De l'amour, de la vie. André Gide

Publié le par Le zôgraphe

 

 

" - Vous dites cela parce que hier vous avez surpris mon sourire, tandis qu'il parlait ; vous vous êtes aussitôt persuadé que nous le jugions pareillement. Mais non ; détrompez-vous. À vrai dire, je ne sais pas ce que je pense de lui. Il n'est jamais longtemps le même. Il ne s'attache à rien ; mais rien n'est plus attachant que sa fuite. Vous le connaissez depuis trop peu de temps pour le juger. Son être se défait et se refait sans cesse. On croit le saisir ... C'est Protée. Il prend la forme de ce qu'il aime. Et lui-même, pour le comprendre, il faut l'aimer.

 

- Vous l'aimez. Oh, Laura, ce n'est pas de Douvier que je me sens jaloux, ni de Vincent ; c'est d'Édouard.

 

- Pourquoi jaloux ? J'aime Douviers ; j'aime Édouard ; mais différemment. Si je dois vous aimer, ce sera d'un autre amour encore.

 

- Laura, Laura, vous n'aimez pas Douviers. Vous avez pour lui de l'affection, de la pitié, de l'estime : mais cela n'est pas de l'amour. Je crois que le secret de votre tristesse (car vous êtes triste, Laura) c'est que la vie vous a divisée ; l'amour n'a voulu de vous qu'incomplète ; vous répartissez sur plusieurs ce que vous auriez voulu donner sur un seul. Pour moi, je me sens indivisible ; je ne puis me donner qu'en entier.

 

-Vous êtes trop jeune pour parler ainsi. Vous ne pouvez savoir déjà, si, vous aussi, la vie ne vous "divisera" pas, comme vous dites. Je ne puis accepter de vous que cette ... dévotion, que vous m'offrez. Le reste aura  ses exigences, qui devront bien se satisfaire ailleurs.

 

- Serait-il vrai ? Vous allez me dégoûter par avance et de moi-même et de la vie.

 

- Vous ne connaissez rien de la vie. Vous pouvez tout attendre d'elle. Savez-vous quelle a été ma faute ? De ne plus en attendre rien. C'est quand j'ai cru, hélas ! que je n'avais plus rien à attendre, que je me suis abandonnée. J'ai vécu ce printemps, à Pau, comme si je devais ne plus en avoir d'autres ; comme si plus rien n'importait. Bernard, je puis vous le dire, à présent que j'en suis punie : ne désespérez jamais de la vie."

 

 

 

Les nourritures terrestres, André Gide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans notes de lecture

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