Discours sur la culture : la place de l'autre. Francois Mitterrand

Publié le par Le zôgraphe

 

robert-combas.jpg

Robert Combas

 

 

 

 

Face aux progrès de l'individualisme de masse que redoutait déjà Tocqueville, face à la montée des fanatismes, au repli sur les satisfactions matérielles, la culture aide à cerner quelques problèmes, ceux que nous pensons être les vrais, et peut offrir des réponses ou des esquisses de réponse à la solitude des hommes et à leurs désarrois. Nous n'avons pas l'illusion de croire que la culture met fin à la douleur humaine. Peut-être aide-t-elle à l'apaiser. Mais nous croyons qu'elle cimente les solidarités et qu'elle invente par là l'histoire, l'histoire de demain. En quelques générations nous avons vécu des changements qui atteignent ce qu'il y a de plus d'intime dans le cœur de tout être. Particulièrement en Occident, les croyances collectives se sont érodées, renvoyant les individus à eux-mêmes comme si c'était à chacun désormais de trouver un sens à sa vie, privé du secours des grands systèmes de symboles qui servaient autrefois de référence commune.

 

Et c'est là précisément qu'apparaît la responsabilité des créateurs qui ont à dresser des phares dont parlait Baudelaire afin de jalonner la marche du temps. Ce sont ceux qui tracent les chemins par où trouver les  quelques valeurs permanentes qui autrement se perdraient dans l'effervescence des images et des mots, eux qui ordonnent le chaos des expériences.

 

Pensons à l'exclamation de Rimbaud :" moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol avec un devoir à chercher et la réalité rugueuse à étreindre". Qu'on m'entende bien, la culture n'a pas à s'inféoder aux combats politiques selon l'idée de l'engagement qui prévalut au milieu de ce siècle. Nous n'avons pas à vous demander des comptes mais des conseils, ce beau mot qui suggère la délibération, la pensée partagée, un autre nom de la culture. (...)

 

Notre esprit dépend de plus en plus de la puissance des réseaux capables de produire, de transmettre et d'interpréter l'information en tous point du globe. Les symboles collectifs ne sont plus l'expression d'une culture, domaine où se réalisent les valeurs suprêmes, mais le produit d'une industrie. Au lieu d'affermir notre conscience, la pauvreté des représentations offertes vide les fait de leur sens. L'intelligence des causes s'affaiblit, l'émotion se dévoie. Or le réel refuse de se laisser réduire aussi bien "aux grandes machines ontologiques" comme le disait Bataille, qu'aux "instantanés" de nos écrans cathodiques où nous voyons l'image et l'expérience s'éloigner l'une de l'autre. Requalifier les mots et les images est un devoir des créateurs. Notre conscience et notre mémoire ne sont-elle façonnées par des œuvres qui ont accompagné l'Histoire en accroissant ses dimensions ? Je songe, en disant cela, à Goya ou à Picasso face aux résistances espagnoles, à Voltaire, à Hugo, à Zola pour penser aux français, à tant d'écrivains d'Amérique ou d'Afrique dressés contre l'injustice et l'asservissement des peuples. L'artiste n'est pas seulement un constructeur de formes, il est aussi un témoin. Il se demande si la loi du marché doit régner sans partage sur l'art et la pensée, si la loi du succès médiatique autorise à pervertir la morale ou la philosophie. (...)

 

Bien d'autres sujets, tout aussi graves pourraient requérir votre attention :

 

(...)

Celui des villes ; ne sont-elles pas la forme la plus achevée et la plus complexe des cultures et n'est-ce pas dans notre incapacité à les penser comme telles qu'il faut chercher la source de désordres et de laideurs, celles de nos cités d'aujourd'hui ?

 

Celui de l'inégalité des femmes et des hommes sur tous les continents ; cette inégalité ne révèle-t-elle pas la défaillance de nos cultures à vaincre les oppressions primordiales ?

(...)

 

Toutes ces questions ont en commun de déplacer la limite entre les sphères publiques et privées. Car elles nous atteignent dans une part essentielle de ce que nous sommes, je veux dire dans l'identité de chacun. N'est-ce pas au nom de l'identité culturelle que tentent de se justifier les pires nationalismes ? N'est-ce pas l'identité culturelle que le racisme et la xénophobie opposent aux difficultés de l'intégration ? N'est-ce pas l'identité culturelle que proclame l'intégrisme religieux ? Rien n'est plus contraire à la recherche véritable d'une identité que ces réflexes identitaires qui sont des réflexes de repli. Et rien n'est plus opposé à la découverte et à la construction de soi que le rejet de l'autre. Car au-delà des menaces que je viens d'évoquer, c'est bien cette question de l'autre qui est obstinément posée.

 

Par quels moyens apaiser la peur, par nature irrationnelle, que suscite l'autre ? Par quels moyens prévenir la rumeur qui calomnie l'inconnu ? Par quels moyens convaincre ceux qui diabolisent l'étranger sans les diaboliser eux-mêmes ? L'intolérance, on le sait, est fille de l'ignorance. C'est donc par les armes de l'esprit et du savoir qu'il faut lutter.

 

 

 

 

 

 

 

François Mitterrand, extrait de L'allocution lors de l'installation de l'académie universelle des cultures au Louvre, 1993

 

Publié dans notes de lecture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article