Étrange étrangeté, du racisme et de l'antiracisme ou le discours de pouvoir

Publié le par Le zôgraphe

 

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Nous n'en pouvons plus de ce climat délétère.

L'antiraciste a raison, mais je parle ici de l'antiraciste chasseur de tête,  celui qui n'a qu'une obsession : la  purge antiraciste ou ce qu'il croit l'être. Il est étonnant de voir se mêler à sa lutte contre les racistes  un ressentiment à l'égard d'un peuple entier, dans sa culture, dans ses représentations, dans sa façon d'appréhender le monde là où figure la complexe question de l'étranger au sein de sa communauté. Il devient comme un rouleau compresseur, sans plus aucune nuance, se transforme en discours de pouvoir ne souffrant même plus qu'un peuple dispose à l'égard d'autres peuple sa propre étrangeté où la singularité devient soupçon, dès lors scandaleuse. Le rique à prendre en épousant le regard systématique de l'étranger c'est qu'on n'oublie qu'il existe tout autant d'étrangeté en celui qui accueille ou reçoit sur sa terre l'étranger que l'étrangeté de l'étranger même. Car l'étranger a besoin de l'autre. L'autre de l'autre.

 

Ce qui est sacré en un pays ne l'est pas forcément ailleurs, de même que ce qui est sacré ailleurs ne l'est pas forcément dans tous les pays. C'est là où l'étrangeté est une richesse, un oxygène, une façon multipliée et kaléidoscopique de vivre la Terre : richesse des terres, richesse des paysages, richesse des intelligences, richesse des génies, richesse des visages, richesse des émotions et de leurs expressions, richesse des constructions, richesse des langues, richesse des manières d'habiter la planète, richesse des croyances.

Mais de la haine des chasseurs de tête du racisme  sourd une autre haine : celle des peuples, notamment occidentaux qu'on criminalise de génération en génération, comme si des crimes de leurs ainés, parfois même de leurs aïeux, étaient de nature génétique et pis encore, comme si l'Europe n'était que le lieu où s'est exprimé et déroulé le racisme, le rejet de l'autre. Elle  en a sa part et sa responsabilité, mais de cet antiracisme découle une autre forme de racisme, du moins de la haine, de la mésentente, de la discorde partout où son souffle censeur s'exprime, notamment en France. À force de lui faire honte, de lui faire porter un héritage honteux trop grand trop lourd trop injuste pour lui, à force de lui dire qu'il est "blanc" et quand plus d'être blanc il est un "sale blanc" et que ce blanc est une tâche dans le drapeau arc-en-ciel, il finit par voir ses bas instincts se réveiller et à se concevoir tel qu'on le fige dans cette image d'épinal de fils de colon et de fils de pétain, de fils d'eclavagiste  et de fils de riche. Conséquence  il se finit par se reconnaître dans le message identitaire et de haine : le front national.

Le métissage,  mot né avec les colonisations, est tombé du côté des antiracistes, les mots sont importants, est une idéologie aussi absurde que le racisme. Le fantasme de la pureté est comme le fantasme du métissage.  Si l'un est un contresens l'autre relève du bon sens qui ne mérite aucunement d'être revendiqué. La France black-blanc-beur puisque telle fut sa devise relève de cet absurdité antiraciste qui ne se base pourtant, dans les mots mêmes de cette expression, que sur la couleur de peau et donc sous-entendu de race. Abject ! comme le racisme ! Nous sommes tous, tout aussi bien le blanc que le noir, des êtres au sang héritier d'une multitude.

 

Les antiracistes chasseurs de tête sont nombreux et ont chacun leur spécialité. Ici, il apportera son soutien sans faille aux musulmans  sans même repenser qu'il a fallu bien longtemps pour se défaire d'autres religions  pour accéder à la liberté, l'autre y verra des antisémites naître partout. L'un verra l'antisionisme comme un antisémitisme galvaudé, l'autre verra Israël comme cette tâche blanche symbolique qui ne désarme pas ses idées de colonisation et en fait le mal absolu. L'un fleurit à l'extrême gauche l'autre dans la social-démocratie, quant à la droite, qui est nationaliste, jouera des deux au gré de ses intérêts pour la conquête du pouvoir. Les deux antiracismes se détestent souvent, se font concurrence.  Si les racistes ont pu dire que les étrangers "puent", les antiracistes estiment que les racistes "puent". Bref, ils en viennent à ne sentir que la même odeur. Le langage est confisqué, chaque parole se retournera contre vous.

 

Pourtant, ces deux antiracistes  participent à la même conscience dévaluée de soi que le raciste même. Si le raciste s'enferme en lui-même, à son origine, s'accroche à ses racines, loue l'éternité d'une tradition, d'un pays, d'un peuple, d'une peau, s'emplit tellement de lui-même qu'il finit par croire, secrètement, à sa supériorité, l'autre, antiraciste, est entièrement sorti de lui-même, tourné vers l'autre complètement, épousant son mode de vie, sa précarité, sa fragilité tant il se reconnait en lui ; il épouse sa peur car lui-même est terrifié, prêt à en découdre, manquant de guerre et de révolution à sa triste vie et à son triste combat dans ce triste siècle.

 

Le raciste et l'antiraciste "profileur" sont terribles, chassant partout au gré du pouvoir qui lui sont accordés de faire taire, de censurer écrivain, penseur, philosophe, journaliste ; ils condamnent pétitionnent procédurisent.

C'est sur quoi Le pen prospère, tapi dans l'ombre, se frottant les mains, face à  l'alchimie de ce nébuleux combat. Car, ce que vivent beaucoup de français, ce n'est pas tant la crainte de voir son identité se perdre, mais bien plus douloureusement de constater qu'on ne prend plus en compte ou de voir rejeter son caractère étranger et donc singulier de ce qui est né sur son sol, avec sa tradition démocratique, sociale, économique. En bref, ce qui fait son vivre ensemble, son pacte et non pas comme on nous le serine chaque jour sa couleur, sa religion ou ses ancêtres.

Sous prétexte alors, par exemple, qu'ils existeraient  des sédentaires, on se défierait  des nomades, et inversement !

Le métissage  comme  but ultime comme idéologie est une des nouvelles formes de discours de pouvoir, un nouveau parti dévot où chaque être vivant pitoyablement sa petite vie se trouve-là une "cause" pour avoir l'illusion d'entrer dans le mouvement de l'histoire, se faire accroire qu'il est du bon côté, s'en aveugle, s'en réjouit et jouit. Car l'antiraciste jouit du raciste comme le raciste jouit de sa haine de l'étranger.

 

On ne souffre tellement pas qu'il existe d'étranger qu'on finit par tout faire, tout organiser pour qu'aucun ne subsiste. C'est l'établissement de ce grand ailleurs. Ce grand ailleurs où la maitrise des langues, c'est-à-dire les conceptions du monde, est en train de s'effondrer. Et ce n'est pas un hasard, c'en est une des causes. Car une langue est en elle-même un ailleurs, et non pas seulement étrangère à ceux dont il ne sont pas les locuteurs natifs, mais la langue est elle-même étrangère au locuteur natif qui la parle, car elle ne lui appartient pas ; elle ne fait que passer de lèvres en lèvres, en y déposant sa vision singulière, la pensée des morts. N'oublions jamais que ce que la langue ne peut pas dire, l'œil ne le voit pas. C'est pourquoi sans nuance, avec la vision en noir et blanc, on est soit raciste soit antiraciste ; on est absolument dans le même miroir. C'est ainsi qu'en France, en partie, nous nous retrouvons avec Sarkosy et Le Pen. Nous nous retrouvons en otage au milieu de tous ces discours de pouvoir.

Les frontières sont comme les rivières fruit du hasard et de la folie du temps et des hommes. Il existe des ponts, il existe des saisons qui font changer les paysages. Il existe le Temps, ce dieu face auquel les pauvres hommes mortels sont terrifiés. Affrontons-nous  sur l'essentiel au lieu de nous rapetisser tous les jours avec ces questions minables dont on se contrefout et qui existeraient moins si les exités de la racine ou du déracinement ne venaient nous pourrir ce pays quotidiennement dans leur lutte, hélas, fraternelle.

 

C'est en France où sont nés les Lumières. Les lumières sont ce moment où le pays s'est arraché à lui-même, s'est remis en cause, s'est éloigné de ses pulsions archaïques, naissance de l'ironie, de la distance, de la nuance, de la vérité, s'est mis à penser l'étranger en lui-même et donc la place de l'autre et soi-même en tant que autre potentiel.

J'exprime ma lassitude  face à ces débats, face à cette chasse aux étrangers à laquelle d'autres répondent par la haine de ce qui ne le sont pas. J'exprime ma lassitude dans un pays lassé d'être à côté de lui-même.

Publié dans dégagement

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