Ivanov de Tchekhov

Publié le par Le petit homme

Samedi 27 février


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Hier, je me suis couché relativement tôt, vers minuit. Je me suis levé vers diz heures. J'avais pris soin la veille de décrocher tous les téléphones pour ne pas être réveillé. Je suis encore fatigué. Et toujours ce petit nerf dans la paupière inférieure qui bat. C'est vraiment gênant.
Ce soir je vais théâtre à 20h. Puis avec Kimien, nous allons sortir. On s'était programmé une soirée gay par mois.

Ce matin JR me téléphone. Nous corrigeons pour la milliardième fois l'article politique le plus mal écrit de France dont je suis honteusement l'auteur. Nous continuons à y découvrir encore une multitude de constructions bancales, incompréhensibles, illogiques, lourdes. Nous le publions cependant. De toute manière, étant corrigés mille fois, plus aucune assise narcissique n'existe. Bien que j'éprouve un attachement, une tendresse pour lui en partie liée sans doute à son handicap.


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Harry me demande ce que signifie anapeste et ïambe.

Anapeste est un pied composé de deux brèves suivies d'une longue U U -
alors que l'ïambe est un pied composé d'une syllabe brève suivie d'une longue U -

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Je  ploie encore sous le poids de la fatigue. Je me demande bien si après le théâtre je vais aller avec Kimien en discothèque gay, pour notre soirée copine comme il dit.
J'ai reçu un courriel de mes collègues qui se sont réunis cet après-midi pour organiser une contre attaque contre le projet d'installation de quinze caméras de surveillance dans le lycée. Ce débat ne m'intéresse pas, non pas que j'adhère à la vidéosurveillance, mais je suis si fatigué intellectuellement que rien ne m'intéresse vraiment.


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Ivanov de Tchekhov, mis en scène par Philippe Adrien

Ivanov est un noble, un universitaire qui n’a rien de remarquable ; c’est une nature émotive, ardente, qui se laisse facilement emporter par ses passions, honnête et droite comme la plupart des nobles cultivés. Cet homme se jette dans le feu de l’action ; les bancs de l’école à peine quittés, il prend sur ses épaules un fardeau trop lourd pour lui, se consacre aux écoles, aux paysans, à l’exploitation rationnelle, fait des discours, écrit au ministre, combat le mal, applaudit le bien, aime, non pas simplement et n’importe comment, mais toujours, ou des bas-bleus, ou des psychopathes, ou des juives, ou même des prostituées qu’il sauve…

A trente, trente-cinq ans, il commence à éprouver lassitude et ennui : « Si on me regarde de l’extérieur, c’est sûrement terrible, je ne comprends pas moi-même ce qui se passe en moi… ». Lorsqu’ils se retrouvent dans une telle situation, les gens étroits d’esprit et malhonnêtes en rejettent en général toute la faute sur le milieu, ou bien ils s’installent dans le groupe des “hommes en trop”, des “Hamlet” et se contentent de cela. Ivanov, lui, parle d’une faute qu’il aurait commise, et le sentiment de culpabilité croît en lui à chaque nouveau choc. À l’épuisement, à l’ennui et au sentiment de culpabilité, ajoutez encore un ennemi.

C’est la solitude. Personne n’a rien à faire de ce qu’il ressent et du changement qui s’opère en lui. Il est seul. De longs hivers, de longues soirées, un jardin désert, des pièces désertes, un comte bougon, une femme malade… Nulle part où aller. C’est pourquoi à chaque minute le torture la question : que faire de soi ? …

 

Au début, j'ai eu quelques difficultés à entrer dans la pièce. L'interprétation des deux premiers comédiens sur scène, dont celui qui jouait Ivanov, Matthieu Marie, manquait d'épaisseur. Leur voix étaient poussées, trop déclamées. Je dois dire que cet Ivanov a eu sur moi un effet cathartique. À l'entendre se lamenter de la sorte, j'ai ressenti un peu de honte à lui ressembler. Il est dans un tel état de dépression que cela semble même avoir une conséquence sur la manière dont l'interprète le comédien. Un jeu comme relâché, poussif, traînant qu'il est presque impossible de s'identifier à lui tant il semble absent, froid. Il devient un personnage presque secondaire. Je crois que l'interprétation et la mise en scène du personnage est un peu ratée car le spectateur à aucun moment n'éprouve de l'empathie pour Ivanov, la lucidité dont fait preuve le personnage sur son état nous laisse de marbre. On passe à côté de la profondeur psychologique du personnage. Au contraire du personnage Lebedev, joué par Étienne Bierry. Je le trouve remarquable en père un peu castré par sa femme, un peu roublard mais tendre, complice avec sa fille Anna, amoureuse de Ivanov. Sa voix est agréable et correspond parfaitement au personnage qu'il interprète. Jana Bittnerova, jouant, Babakina est aussi excellente, gracieuse, drôle, tout en légèreté et décalée.

La mise en scène est assez réussie en général. Notamment, la scène où on aperçoit les comédiens jouant aux cartes, apparaissant peu à peu à travers une fumée épaisse est un joli moment de théâtre. La fumée progressait dans le théâtre jusqu'à venir envelopper lentement  les premiers rangs puis  peu à peu tout le public,  comme si l'ennui des familles bourgeoises de la Russie tsariste nous parvenait, nous contaminait.

 

Il y avait le petit Charlus qui travaillait au théâtre, placier je crois. Assez grand, longiligne, châtain clair, vêtu de noir, il était à croquer. Avant que ne commence la pièce, je l'observais. Nous nous sommes vus plusieurs fois auparavant. J'ai fait mes études de lettres avec lui. Il est d'une grande gentillesse, assez retenu, timide et silencieux. J'adorais quand il me suçait. Ce Charlus me mettait hors de moi sexuellement, je lui prenais les cheveux, le dominais, lui frappais le visage avec ma queue. Nous nous sommes jamais revu depuis, à part ces brèves rencontres au théâtre.

 

 

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Nous ne sommes pas sortis. Kimien est venu me voir vers minuit, nous avons dîné ensemble. Il est revenu totalement enchanté. Il possédait au coin des lèvres ce petit sourire de satisfaction. Il a passé la soirée avec un garçon. Cela a l'air de lui convenir.

Je fais n'importe quoi, m'a-t-il dit tout à fait satisfait. Kimien vit toujours avec son ex (avec qui il a couché hier matin), il a un amant au Mans, un autre à Tours. Il a trois maris. Kimien se spécialise toujours dans ce genre d'histoires. Il n'aime rien d'autres que les relations débouchant sur un conflit imminent. Le conflit l'a toujours excité.

 

Harry a été quelque peu pénible, je crois qu'il était un peu jaloux de notre projet de sortie en boite gay avec Kimien. ça fait un an que nous ne sommes plus ensemble et il est encore amoureux de moi. Et puis quelle bêtise de me faire une nano scène pour une sortie alors que nous ne sommes plus ensemble. Ce qui l'attriste le plus, c'est que dans son fonctionnement  affectif tordu, il avait toujours pris pour amant  l'ex du moment... Avec moi, cela est bien sûr  impossible. Tout simplement parce que ce genre de situation est, à mes yeux, pathétique et cela ne m'excite pas. Je tiens encore à lui, mais n'envisage rien d 'autre qu'une amitié dorénavant, enfin si cela lui est possible. De toute façon, j'ai tellement souffert dans cette histoire d'amour qu'à aucun moment je ne referais quoi que ce soit avec lui. L'idée même ...me renvoie à la douleur passée. Je l'ai tant aimé. J'ai mis si longtemps à tourner la page qu'aujourd'hui je sais que tout ça est bel et bien fini. Je sais aussi ma part de responsabilité.

 

*

 

C'est au moment où les deux êtres se séparent que l'histoire d'amour commence.

 

*

 

Avant de me coucher, la chatte Arwen est venue sur le rebord de la fenêtre pour observer avec moi la beauté du ciel. Le vent était violent, les nuages fuyaient mais laissaient à la lune un espace où elle brillait. On eût dit qu'elle se précipitait dans le ciel comme une folle pour se libérer du vent. Les nuages étaient bleu de France sous un ciel bleu klein.

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