Onze mille jours sans regretter l'œil niais des falots

Publié le par Le zôgraphe

 

 


 

 

 

 

 

Aujourd'hui est une longue journée. Elle va durer trente ans.

Il y avait ce livre entre mes mains et dehors la pluie. À la fenêtre je regardais la ville. Je regardais la pluie qui frappait la vitre. C'était un roman populaire.

L'histoire se déroulait en Bretagne.

Il y eut une fête. La saint jean.

Un feu de joie. Une histoire d'amour.

Une jeune fille sauvage, enfant des ruines.

Dehors la pluie frappait la ville.

J'ai décidé d'écrire ce jour-là pour toujours. D'en faire ma vie, de me sauver : de courir loin avec les mots, de partir loin avec les phrases. J'avais ce sentiment qu'entre moi et la vie, il y avait cette tentative possible de conciliation, de lien possible pour ne pas mourir.

J'ai lu. Pendant trente ans j'ai lu. Pendant trente ans j'ai appris.

Lire.

Écrire. Recommencer encore.

Apprendre.

Près de onze mille jours à vivre, près de onze mille jours à écrire.

 

Je ne sais pas pourquoi mais il y eut Molière. À vingt ans, Molière était dans ma vie. Puis Renaud Camus.

Puis un jour écrire rencontra Marguerite Duras, à en pleurer.

Puis j'ai aimé.

J'ai aimé une fois en onze mille jours.

Et j'ai continué à écrire encore.

Il y eut le militantisme. La foi en la vie des hommes. J'étais très jeune, encore enfant.

En onze mille jours je suis sorti hébéter de ce militantisme, de cette foi aveugle en la croyance collective.

En onze mille jours rien n'a changé.

Je suis sorti épuisé de cet aveuglement en les Hommes.

Je suis sorti épuisé d'avoir été soldat, d'avoir participé à la guerre des idées.

Je me suis oublié.

Je suis sorti épuiser de cette arrogance à vouloir changer les hommes, d'avoir participé à cette prétention collective au bonheur.

Le monde devenait sans changement, sans étonnement.

Et l'écriture m'a sauvé de cette folie, de cette religion.

L'amour ne passa que par l'écriture.

L'écriture ne m'a pas sauvé de ça.

En onze mille jours j'ai aimé une fois

et pour toujours je suis fatigué de cet amour

 

Je n'ai jamais cru en la réalité des choses.

En onze mille jours pas un jour où je n'y ai cru.

J'ai apposé mes deux mains sur les murs.

J'ai compris que c'était la seule chose qui resterait.

Je serais sans doute sans descendance,

comme si la vie avait compris qu'il fallait s'éteindre après moi.

Ce bonheur fou d'écrire dans cette impasse.

Après onze mille jours, ce jour est un jour où j'étouffe.

Il y eut peu de changements.

J'ai attendu pendant tous ces jours.

J'ai attendu la mort des miens,

jusqu'à la souhaiter, la désirer.

Pour en être débarrassé, pour continuer sans eux, d'avoir ce courage de ne plus aimer pour rien.

Ces onze mille jours furent des jours sans deuil.

Pas un seul mort, pas l'ombre d'un chagrin, d'un arrachement, d'une expérience extrême.

Rien.

Onze mille jours où rien ne s'est passé.

La vie seulement s'est affaissée.

 

Je repense à ce jardin de fleurs et ces longues discussions que j'entrenais avec les peupliers de mon enfance.

Ces jours furent les plus beaux.

Le silence et le vent.

Le bruit des branches dans le ciel.

Cet enclos mutique

sans langage

terrien.

 

 Je suis aujourd'hui dans le jardin de la france.

 

Vers midi tous les jours de la semaine, un ouvrier de l'immeuble rentre chez lui. Le calendrier est rituel et non journalier.

La date est un évènement écrit, non vécu.

 

Dans ce jardin, la fleur reine était l'iris.

Plante désertique à la fleur délicate,

à  feuilles en lame d'épée.

Iris nouvelle du monde

Œil de l'existence.

Sexe féminin surgi du sol.

 

Je revois le bois meuble du peuplier qui danse.

 

Au bout de onze mille jours

l'envie folle de se promener dans les cimetières

à effleurer l'abord des tombes

et me vient l'angoisse d'avoir été découvert

sous cette pluie glauque de ce jour qui est la même que le jour au bord de cette fenêtre où j'ai prié.

 

L'ouvrier de l'immeuble repart

et autour de moi ce halo de mots

à ne plus  comprendre leur agencement.

Je n'entends que le son,  le souffle de la lettre

son cri,

son râle

cette tentative de balbutiement pour raturer le monde.

 

Les mots isolent

reforment l'enclos.

 

 

 

Publié dans Écriture

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C
<br /> <br /> En revenant aujourd'hui sur cet article, je m'aperçois que lors de mon premier passage il n' y avait pas l'intégralité de ton texte, mais juste la première phrase, d'où mon précédent commentaire<br /> (çà, c'est les bug d'over-blog).<br /> <br /> <br /> Je découvre donc ce bilan, ces onze mille jours déjà vécus, passés, évaporés, que seule ta mémoire peut encore rendre vivants, présents, au même titre que l'écriture fige dans le temps chaque<br /> moment décrit.<br /> <br /> <br /> Ton bilan n'est pas sans me rappeler celui que je fis à peu près au même âge, vers trente ans, bien que mes idées n'étaient pas aussi claires que les tiennes à l'époque. Je l'avais intitulé<br /> "L'exorde, 7300 jours pour voir la nuit".<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Alors, face à un tel bilan (le tien), quelles conclusions en tirer, quel choix de vie alors?<br /> <br /> <br /> Je me garderai bien de faire la leçon, sachant à présent que le chemin qui convient à l'un ne convient pas forcément à l'autre. Par contre, parce que nous n'avons qu'une vie, pas deux, autant<br /> qu'elle soit de plaisir plutôt que de frustrations ou de déceptions. C'est une direction que je suggère à tous et à toutes, uniquement une direction, car il n'est pas de mode d'emploi universel<br /> pour se faire.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Enfin, concernant des écrits communs, contrairement à Mimesis, c'est avec plaisir que je le ferai. Il fût un temps où elle et moi mirent nos mots en communs, et j'ai adoré cette expérience.<br /> D'ailleurs, ce soir je publierai l'un de ces écrits communs.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> J'attends de tes nouvelles pour enfin passer à l'acte. Bien à toi!<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Pour ma part, je décevrais ou pas, mais je ne souhaite plus aucun écrit commun, pour la simple et unique raison que je ne parviens plus à écrire avec la seule personne avec laquelle j'aimerais le<br /> faire.<br /> <br /> <br /> Quant à Catharsis, ma foi, sa réponse l'appartient entièrement, et je serais bien curieuse de voir le résultat d'une colaboration entre la résignation et l'espoir.<br /> <br /> <br /> Je continuerai mes évadées ici, en espérant ne pas vous avoir offensé.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Bien à vous et merci tout de même pour cette proposition qui m'a néanmoins fait sincèrement plaisir.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> Décidemment le zôgraphe me touche... merci. continuez<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Une désillusion que j'essaie d'écrire depuis bien trop longtemps.<br /> <br /> <br /> Mais écrire n'est en rien comparable avec vivre, non, sinon, tout serait si simple... j'aurais pu écrire chacun de vos mots, penser chacune de vos idées, mais contrairement à vous, la force me<br /> manque pour le faire, ce monde m'a trop touché.<br /> <br /> <br /> Il m'a laissée comme morte, remuant encore quelques fois mes lèvres, tenter une nouvelle inspiration, mais rien, rien qui ne vaille assez la peine, pas même l'amour, semble-t-il, qui fait aussi<br /> tant de mal... c'est pourtant lui qui me maintient hors du vide, serrée fort dans sa main, je tiens par le bon vouloir de ses doigts, et parfois je m'agite, paraissant lui demander de l'aide,<br /> d'accomplir pour moi ce que seule je ne parviens à faire.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Un très beau texte, qui me parle, et ils ne sont pas si courants, je sais que vous ne tenterez pas de me convaincre de la beauté du monde et du prix de la vie... nous ne sommes que des ébauches.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Bien à vous.<br /> <br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> chers Mimésis et catharsis, nous devrions écrire un texte à trois. Des phrases qui se répondraient au hasard. Pour sortir de cette pathosphère ! et que catharsis pourrait lire ensuite de sa voix<br /> suave ... qu'en pensez-vous ?<br /> <br /> <br /> <br />
C
<br /> <br /> Et demain, lorsque tu te réveilleras, tu te diras: était-ce un rêve, car où est-elle?<br /> <br /> <br /> Bon courage cependant!<br /> <br /> <br /> <br />
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