"l'infamille"

Publié le par Le zôgraphe

 

 

" Nous ferons un détour par Royat pour prendre ma mère et l'emmener. Mais la perspective de ce que je vais trouver là-bas jette déjà son ombre sur moi. Toute cette misère, cette saleté, cette sordidité même me dégoûtent d'avance. J'ai une sainte horreur de cet appartement de Royat où je fais tout pour ne pas mettre les pieds. Déjà, enfant, j'inventais des prétextes et des détours pour que prenne le plus longtemps possible le retour chez mes parents, pour traîner en chemin, pour rester un moment de plus et un autre encore éloigné de  leurs résidences successives, tant elles étaient pour moi le site du malheur, de la gabegie, de l'impuissance de toute raison. Il y eut bien sûr l'assez longue période de la maladie de ma chienne Vania, qui créait chez moi une angoisse et un serrement de cœur que toujours je remettais à plus tard d'affronter. Mais, plus généralement, c'étaient ces maisons elles-mêmes que je ne supportais pas, ces disputes continuelles, cette violence, ce chaos permanent, cette déraison instituée, cet exceptionel génie pour le malheur. Je me suis toujours tenu autant que possible à la marge de ces horribles machines  produire de la tristesse que sont ma famille et ses résidences successives (...). Hélas il n'est plus possible de demeurer extérieur à tout cela. Pourtant je sais que même du cœur de cette affreuse et crasseuse mêlée il n'y aura aucun moyen de concevoir, et moins encore d'imposer, le moindre plan qui puisse mener à une espèce de résolution des diverses impossibilités qui se disputent le terrain. Aucune logique n'a cours, en ces parages. La voix même, la parole, échouent à se frayer un chemin. Les phrases se noient dans l'impuissance et se perdent dans la dérision bien avant d'arriver à leur terme et même à leur sujet."

 

Renaud Camus

 

Publié dans notes de lecture

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