L'usager de la grève par Roland Barthes

Publié le par Julien

 

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Le premier ministre François Fillon déclarait récemment sur France 2 qu'il ne laisserait pas le pays s'étouffer. Défense de la morale bourgeoise ! Ce cher Fillon se fait le chantre du discours selon lequel la grève est injuste car elle fait des petites victimes : les usagers. Ce qui nous amène à relire le texte "L'usager de la grève "des Mythologies de Roland Barthes :

 

"Il y a encore des hommes pour qui la grève est un scandale : c'est-à-dire pas seulement une erreur, un désordre ou un délit, mais un crime moral, une action intolérable qui trouble à leurs yeux la Nature. Inadmissible, scandaleuse, révoltante,  on dit d'une grève récente certains lecteurs du Figaro. C'est là un langage qui date à vrai dire de la Restauration et qui en exprime la mentalité profonde ; c'est l'époque où la bourgesoisie, au pouvoir encore depuis peu de temps, opère une sorte de crase entre la Morale et la Nature, donnant à l'une la caution de l'autre : de peur à devoir naturaliser la morale, on moralise la Nature, et l'on conclut en décrétant immoral tout ce qui consteste les lois structurelles de la société que l'on est chargé de défendre. Aux préfet de Charles X comme aux lecteurs du Figaro d'aujourd'hui, la grève apparaît d'abord comme un défi aux prescriptions de la raison moralisée : faire grève, "c'est se moquer du monde", c'est-à-dire enfreindre moins une légalité civique qu'une légalité "naturelle", attenter au fondement idéologique de la société bourgesoise, ce mixte de morale et de logique, qu'est le bon sens.

 

Car ceci, le scandale vient d'un illogisme : la grève est scandaleuse parce qu'elle gêne précisément ceux qu'elle ne concerne pas. (...)

 

On pourrait facilement imaginer que les "hommes" sont solidaires : ce que l'on oppose, ce n'est donc pas l'homme à l'homme, c'est le gréviste à l'usager. (...)


En découpant dans la condition générale du travailleur un statut particulier, la raison bourgeoise coupe le circuit social et revendique à son profit une solitude à laquelle la grève a précisément pour charge d'apporter un démenti : elle proteste contre ce qui lui est expressément adressé. L'usager, l'homme de la rue, le contribuable sont donc à la lettre des personnages, c'est-à-dire des acteurs promus selon les besoins de la cause à des rôles de surface, et dont la mission est de préserver la séparation essentialiste des cellules sociales, dont on sait qu'elle a été le premier idéologique principe de la Révolution bourgeoise.

  C'est qu'en effet nous retrouvons ici un trait constitutif de la mentalité réactionnaire, qui  est de disperser la collectivité en individus et l'individu en essences. Ce que tout le théâtre bourgeois fait de l'homme psychologique, mettant en conflit le Viellard et le jeune Homme, le Cocu et l'Amant, le prêtre et le Mondain, les lecteurs du figaro le font, eux aussi, de l'être social : opposer le gréviste et l'usager, c'est constituer le monde en théâtre, tirer de l'hommme total un acteur particulier, et confronter ces acteurs arbitraires dans le mensonge d'une symbolique qui feint de croire que la partie n'est qu'une réduction du tout."

 

Chers grévistes, ne vous laissez donc pas impresionner. Ils ont simplement peur.

Et je récris cette phrase qui me plâit tant :

 

" On les abaisse pour pouvoir dire d'eux : ils se sont abaissés". Kertész

 

 

 

 


Publié dans notes de lecture

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