La mélancolie du lecteur

Publié le par Le zôgraphe

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Le livre posé sur ses reins. Sa tête reposait sur l'oreiller.

Il tourne la page.

La plante de ses pieds plus claire que le reste du corps.

La page est un territoire.

On n'entend plus que le son des lettres dissociées.

Des syllabes, puis des images.

Les deux se perdent un peu dans l'histoire de cet amour.

Cet amour qu'ils ne connaissent pas ; la page des femmes.

Ils ne savent plus si les mots guident leurs gestes,

comme s'ils étaient guidés, obéissants, esclaves sexuels à la lettre.

Victimes d'une migration ancestrale

par la force du sens, le courant d'une rivière, le lit du vent.

 

La solitude est ce qui les rassemble dans cette chambre.

Ils sont épaves.

Les cicatrices sont blanches sur la peau noire. On dirait des écritures.

Écriture de morsures.

Ils n'ont plus la délicatesse des jeunes corps, des jeunes hommes.

Le corps s'arrondit au niveau du ventre, des côtés, remplis d'existence.

Le corps est expérimenté, un peu flottant.

Frappé et battu.

Ils savent que la vie ne dure qu'un jour.

Qu'il reviendra demain.

Encore.

S'abandonner, se donner gratuitement.

Laisser à l'autre l'ensemble de son corps, de sa peau, de sa vie.

Comme prêt à mourir

de ne pas avoir de motif.

 

La beauté des bras,

la portée symbolique de leurs forces.

L'illusion d'un dieu, d'une mère peut-être.

Et puis la volonté de jouir du corps.

Mais ils se retiennent.

Il ne sont pas pressés de ressentir le dégoût une fois la secousse arrivée.

 

La lecture se poursuit.

Il y a les gestes du corps de la femme dans le livre.

On y apprend la souplesse, le désir qui s'étend.

Les pieds, les cuisses, la cave de la femme, les odeurs.

Les seins et le cou.

Le visage, les oreilles.

Les rondeurs, les plis qui se dévoilent.

L'impression de nuages les surprend.

L'impression d'une étendue géographique des plaisirs

sur le corps feminin.

L'amour des hommes n'est que protection.

Inhabité, violent.

 

Ils lisent la douceur et la violence.

Ils ne comprennent pas.

Il leur parvient l'écho

de ce qui reste,

de ce qui se dissimule,

du souvenir de la première lumière du premier jour de leur vie.

 

Devant lui cette autre chambre noire au-dessous du livre,

à quelques centimètres de ses lèvres.

Il est tenté de boire cette obscurité mais il y a les mots, leur impatience.

"Vous croyez être le roi de cet événement en cours",

cette phrase les ralentit, les interroge.

Ils n'osent plus tellement se toucher.

Ils se sentent à découvert,

surpris d'une vanité

comme si leur corps répondait à une autre  demande que la leur.

Peut-être à cause de la force du livre

Peut-être à cause de la force qui les quitte

Peut-être à cause du désir

de la langueur,

de l'odeur.

 

Ils veulent en finir maintenant.

Par la ruse de l'esprit, le sommeil les atteint,

les recouvre,

et le froid arrive dans la chambre qui semble s'effriter, s'effondrer.

Publié dans Écriture

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