Le règne du public bonobos

Publié le par Le zôgraphe

"L'effacement soit ma façon de resplendir"

Philippe Jaccottet

 

 

 

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Le public bonobos applaudit plus vite que son ombre. Il ne supporte pas ne pas exister. Il se met à égal des musiciens, applaudit lourdement, ivre d'une illusoire toute-puissance histoire de rapeller que c'est lui le véritable chef d'orchestre en imposant régulièrement son jugement sur chaque morceau.

Incapable d'imager une seul seconde être en retrait, être en silence, de se laisser envahir par l'écho que la musique pourrait résonner en lui intimement. Le public est pourtant dans l'ombre ; ça devrait lui signifier quelque chose, mais non, rien ne le démobilise. Cette ombre est injuste, inégalitaire.

"fais du bruit" tel est son slogan : le bruit pour lui, c'est sa musique et elle vaut toutes les autres.

 

Mais le public bonobos frappe partout où il peut. Au cinéma, comme il n'est pas dans la coutume d'applaudir chaque séquence d'un film, il nous imposera alors ses commentaires. Car, au fond, de la même manière qu'il applaudit à tout crin à l'opéra, l'essentiel pour lui c'est qu'on l'entende, qu'on entende sa critique, des plus enthousiasmantes même. Il est dans l'esprit "je suis moi-même" partout, l'esprit du "sympa". Mais attention, abstenez-vous de lui faire la moindre remarque, il pourrait rétorquer que vous lui gâchez son spectacle...

C'est le grand retour des petits-Roi-Soleil qui, dans quelques années, nous convierons, la porte ouverte, au lieu de leur défécation comme l'événement culturel de la semaine.

Après tout, chier est une nouvelle.

 

Ce que j'aime dans la musique, c'est la musique justement et pas moi-même. Quand je l'écoute,  une interaction se crée. Je ne sais pas pour quelle raison il faudrait impérativement célébrer ce contentement narcissique par des applaudissement intempestifs. D'autant que c'est justement au moment  des applaudissements que l'interaction se brise, car on se déconcentre, on revient de son évasion brutalement par le bonobo qui n'a pas  pu tenir plus de trois minutes son contentement, son amour, son enthousiasme. Car le plus beau au cinéma, au théâtre, à l'opéra c'est qu'un collectif d'individus assiste de manière égale  à un spectacle tout en le vivant dans leur intimité différemment.

Publié dans dégagement

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P
<br /> <br /> Oui, à la fin d'un concert (quand ce n'est pas en plein coeur !) les applaudissements surviennent tel des boulets ! Alors que l'oeuvre poursuit son chemin en notre esprit en notre corps une<br /> scie  tranche.<br /> <br /> <br /> J'ai souvent la curieuse impression que ce public est enfin soulagé de pouvoir sortir !<br /> <br /> <br /> Ou, veut-il montrer qu'il sait que c'est fini ?<br /> <br /> <br /> Bien sûr, c'est important de féliciter les musiciens pour leur talent voir leur génie, mais eux-mêmes sont encore dans leur musique et "AÏE"...<br /> <br /> <br /> goinfres plus gourmets !<br /> <br /> <br /> <br />
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