Le roman familial. Un peu du chemin de l'écrit

Publié le par Le petit homme

 

Le jeudi 18 février


DSC00876.JPGMa sœur m'a confirmé hier que notre grand-mère n'avait pas le moral. Dès lors, cette nuit j'ai rêvé d'elle. Nous étions dans une pièce aux fenêtres teintées que je ne reconnaissais pas. Ma grand-mère était distante, visage de reproches. La tension entre nous était palpable. La pièce rectangulaire était sombre, comme une mise en abyme du rêve lui-même. Lors d'un repas dans une scène suivante, je lui reprochais la chose suivante :

En colère, je lui dis : de tes deux yeux, l'un n'a de regard que pour ton fils Jean-Yves et l'autre pour mon frère Lévy. Tu ne m'aimes plus. Tu es la personne que je préfère, que j'aime le plus. Je me sens abandonné ...
Et je suis parti.

Cette mise au point a stupéfait la famille comme si tous se sentaient responsables de l'abandon dont je faisais état.

Il est vrai qu'à la suite de la séparation de mon oncle Yves d'avec ma tante, ma grand-mère s'est retrouvée totalement accaparée par son fils devenu dépressif. Dès lors, les catastrophes se sont mises à se succéder à un tel rythme que j'étais frappé de ce déchaînement du sort. En effet, quelques semaines après s'être retrouvé seul, en allant couper du bois, une branche est tombée sur son genou en le fracturant. Mon oncle s'est alors retrouvé sans travail. Sans travail et sans argent à cinquante ans. Puis, autre malheur, la maison qu'il louait fut à vendre, sans argent il dut alors déménager. Son alcoolisme est devenu incurable. Un jour, ivre, il est tombé. Sa chute, bien entendu, a continué d'aggraver son problème au genou de sorte qu'il devint invalide. La spirale était lancée, le désespoir de mon oncle était tel que ma grand-mère, craignant qu'il ne se suicidât, guidé par l'instinct maternel, décida de s'occuper entièrement de lui. Âgée de 78 ans, fatiguée par une longue vie difficile, faite de désespoir et d'accidents tragiques, notamment la mort de son mari, mon grand-père, qui s'était pendu à l'âge de 30 ans, ma grand-mère s'épuisa dorénavant à s'occuper de son fils handicapé et alcoolique. Le plus effroyable, c'est que le roman familial semblait reprendre sa trame.

En effet, à la mort de son mari dans les années soixante, ma grand-mère, encore jeune femme, fit une dépression. Elle envoya ma mère en pension chez une de ses sœurs en Haute-Savoie. Elle garda avec elle, son fils Jean-Yves, en bas âge. Mon grand-père se prénommait Yves. Le parallèle entre la situation de son fils Yves et de feu son mari était si flagrant, jusqu'au prénom même, que je devinais très vite la part de jouissance qui animait ma grand-mère et mon oncle. À la fin de leur vie, il se retrouvait donc comme au début avec les mêmes éléments : l'idée du suicide, la dépression, le déchirement de la séparation...

Évidemment, j'en fus une victime collatérale si j'ose dire. Étant rongé par le chagrin à  constater l'épuisement de ma grand-mère chaque jour plus profond, mêlé au sentiment d'impuissance que j'éprouve face à ce bonheur morbide dans lesquels les deux s'enfermaient, je n'avais guère plus de place chez ma grand-mère, et je ne pouvais guère me retourner vers mes parents qui, eux aussi, vivaient des heures sombres.
La complicité, le lien secret et filial d'avec ma grand-mère me manquent comme si tout un univers auquel vous vous référiez, auquel vous vous ressourciez était à l'agonie. Faire le deuil de quelqu'un qui meurt est impossible. L'inévitable chemin de la perte est insupportable. Faire le deuil d'un mort c'est le travail de tout être humain, mais le deuil d'un vivant, c'est ne plus comprendre la logique de la vie.

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La banquière m'a téléphoné et m'a dit que l'accord avait été donné pour le prêt d'un montant de 3000 euro, à un taux de 4,5%. Nous avons pris rendez-vous en fin de semaine prochaine. Cette banquière avait l'air d'être satisfaite d'elle-même et j'entendais, dans le ton qu'elle employait, vous devriez être content, j'ai négocié le taux et j'ai réussi ... À vrai dire,  je n'en étais pas plus ému outre mesure, car il s'agit seulement d'un prêt ... non un don ! D'autant qu'il va essentiellement financer des couronnes dentaires et le permis de conduire, donc rien  qui puisse me faire sauter de joie.

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Quant à l'article politique, j'ai entièrement renoncé à le re-re-re-re-corriger. Je n'ai jamais été aussi peu clair dans mes pensées et je n'ai jamais écrit aussi mal une démonstration. Le problème de cet article se trouve dans sa genèse.  Je ne sais pas ce que je voulais démontrer.

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L'après-midi

Ne renonçant à rien, j'ai repris en main l'article politique. J'ai décidé de suivre le cours de son destin. L'article sera politique mais il aura pour objectif d'expliquer de manière (un peu) faussement sincère pourquoi j'ai tant de difficulté à voter pour un parti de gauche à ces élections régionales. Il aura pour titre Gauche et fiévreux. Journal d'une non campagne.
Le plus étonnant avec cet article, c'est qu'il me renvoie à bien des moments, notamment ceux de la  faculté de lettres, pendant lesquels je devais faire des dissertations. Précisément, comme ce dernier article réfractaire (!), les notes les plus catastrophiques évaluaient des dissertations pour lesquelle j'étais le plus fier ! Ce n'était pas tant la forme qui me satisfaisait, mais c'était le sentiment qu'avec certain sujet je semblais  avoir atteint les cimes de la plus grande intelligence. J'avais la conviction que mon travail avait permis de révéler des choses profondes, dont j'étais persuadé être le seul à les avoir révélées parmi tous les autres étudiants, des textes ou livres sur lesquels on était questionné. Sans doute, avais-je en partie raison ; j'étais bien le seul à voir certaine chose ... Et pour ces dissertation-là, j'étais tellement excité par le fond que, sans m'en rendre compte un seul instant, je négligeai à un tel point la forme que ma copie devenait la honte d'étudiant en lettres.

*

Ce soir je reçois Linette. J'en ai profité pour lui demander si elle pouvait me prendre du tabac.

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Sur le plan sexuel, je dois reconnaître m'être à nouveau plongé dans un auto-érotisme effréné. Je me branle quatre à cinq fois par jour. Et ne sortant quasiment pas de chez moi et ne me lavant qu'un jour sur deux, il se trouve que je sens le foutre de partout.

Je vais d'ailleurs prendre un bain ...

*
Nouvel appel de Harry : Ton article est un peu plus clair mais il reste très mal écrit. Encore ! oui, encore. Nous nous lançons ensemble dans une nouvelle correction. En effet, je rougis. Harry me dit que je fais des fautes qui lui semblent curieuses, comme si je n'étais pas l'auteur de l'article ( quelle bienveillance...). Je me souviens à ce propos  que beaucoup de mes professeurs disaient que je faisais des fautes semblables à celles d'étudiants étrangers.  Certains allaient plus loin dans la cruauté car ils évoquaient des fautes digne d'un élève de primaire...

La langue française est-elle ma langue maternelle ?

  Fils d'ouvriers, issu d'une famille où la lecture et les livres  étaient absents de la maison, ma syntaxe est par nature mauvaise, je veux dire qu'elle s'est fixée dès ses début de manière incorrecte. À partir de l'âge de 15 ans,  je me suis mis à vouloir acquérir parfaitement la maîtrise de la langue. Ainsi, dans les périodes de fatigue ou de déprime, les prémières défaillances intellectuelles se manifestent par la perte de maîtrise de la langue et l'oubli du lexique. Justement, dans ces moments-là, je ne maîtrise plus rien. La langue qui est chez moi une conquête  se disloque dès que mes capacités de concentration s'amenuisent.
Ce dont je suis sensible aussi c'est l'effet sur moi du style d'un écrivain que je lis à un moment donné. Le style est le mélange d'un lexique particulier, d'un rythme particulier, d'un agencement particulier de penser qui sont propres à l'auteur. Dès que j'aime un écrivain, il m'arrive, sans que je m'en rende compte particulièrement, de reproduire le style. Cela produit alors des résultats désastreux sur ma propre langue. Imiter un style c'est se plonger dans l'univers singulier de  son auteur et très vite, ma pensée, mes idées, le rythme  propre à mon style se superposent au style imité et engendre une monstruosité incompréhensible, illisible tant un univers ne peut se satisfaire d'un chemin stylistique qui n'est pas le sien.




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