Libres pauvres. Couple libre

Publié le par Le petit homme

Mardi 16 Février, le matin


 


DSC00872.JPG

Dimanche Harry est venu me rendre visite pour m'apporter du tabac. Je suis comme un  pauvre pour lequel aux yeux des honnêtes gens  on trouve scandaleux que le peu d'argent qu'il ait soit gaspiller en achat de cigarettes ou d'alcool, mais allez faire comprendre, du moins demander de supporter à quelqu'un pour qui la vie est un combat de chaque jour d'arrêter les solutions qu'il a trouvé pour supporter le poids de son existence. Les drogues, la cigarette, l'alcool sont des solutions, bien qu'elles mènent à l'autodestruction, temporaires qui permettent à la personne de tenir. Une sorte de compromis où le suicidaire pour éviter de passer à l'acte s'accroche à un objet qui à terme le détruit mais qui à une période donnée lui permet de surmonter les difficultés. C'est une sorte de sursis que s'accorde le condamné à vie. Néanmoins, comme tout sursis, le temps que les drogues le font tenir lui assure peut-être une possibilité, on ne sait pas comment, ni pourquoi, d'être sauvé.

*

Tahar qui s'était embrouillé samedi soir avec sa soi-disant Valentine, est venu me chercher pour nos fameuses promenades road-movie. Nous sommes arrivés à Chinon en Touraine. Ville construite sur les coteaux de la Vienne. Incontestablement, c'est le lieu qui m'est le plus cher, les coteaux d'un fleuve, y vivre, mon rêve. Il est vraiment surprenant de traverser les rues d'une ville à ce point marquée par l'histoire, par la présence des pierres. Nous y serions bien restés plus longtemps mais nous étions si peu couverts que très vite le froid devenait insupportable. Sur la place du centre ville, la nuit arrivée, des arbres dont les branches les plus hautes recouvertes de glace étaient d'une mystérieuse blancheur qui tranchait la nuit.
À peine les premières rues parcourues, je disais à Tahar mon désir de vivre ici. Caprice, me répondit-il, tu serais trop éloigné de moi.

*

Samedi soir, je suis allé voir Nicolas qui, je dois bien l'avouer, traverse une période difficile avec son amie. Bien qu'ils aient décidé d'avoir un enfant (ce qui semble bien parti à moins que le test de grossesse le contre-indique), son amie s'est décidée à remettre en question leur amour. Nicolas est de tous les hétérosexuels que je connaisse  l'homme le plus délicat, le plus sensible, le plus honnête, le plus amoureux des femmes. Il a construit son couple sur un principe : la liberté. Au début, cette idée était de loin partagée par son amie qui voyait cette idée de liberté comme  une théorie qui masquerait simplement le fait d'être un coureur de jupons invétéré, un infidèle notoire. À force de discussion, il a réussi à la convaincre. Mais comment convaincre des siècles d'éducation, de références  et de façonnement de la femme quand on a, pour soi même, aucune reconnaissance doctorale en la matière ni écrit des livres de référence, en n'étant pas directeur d'un mouvement de libération, que sais-je encore... Comment convaincre son amie du bien fondé de son couple. Pour lui, il s'agit d'organiser au mieux leur amour pour lui donner la possibilité (et non l'obliger) à s'inscrire dans le temps. Il se  pourrait que la question du manque soit en jeu, mais pour lequel des deux en fin de compte ? Son amie  ? qui veuille  Nicolas totalement, absolument à elle, sans que la possibilité justement d'un manque se fasse ressentir, ou bien Nicolas lui-même ? qui ne supportant aucunement le manque, mais un manque d'ordre général, se donnerait ainsi l'illusion de pouvoir posséder toutes les femmes ?
Nicolas, sa sienne amie d'ailleurs le reconnaît totalement, est un petit ami fabuleux, présent, tendre tout en étant un déchainé d'érotisme, cultivé, joyeux mais qui réclame une part de liberté absolue, fondamentale, une sorte de petit royaume à lui qui, s'il s'était fixé sur l'amour des chevaux, ou la collection de timbres ou la pratique du théâtre, eût été socialement acceptable voire estimable, mais il s'est dirigé sur le sexe, la séduction, la rencontre. Il est donc dans ce créneau étroit où le moindre faux pas risque de faire passer son combat pour la liberté pour la défense du pire des salauds machiavéliques.
Bien évidemment les couples  hétéros ne sont pas confrontés aux mêmes enjeux que les couples gays. Pour les couples libres gays, la question du manque est je crois essentiel. Il est difficile pour un homme de trouver en un être unique une sorte de complétude, bien qu'illusoire de toute manière. La question de l'autre chez les gays me semble être une question sans réponse, une aporie. La symétrie, la similitude du corps rendent, à mes yeux, impossible, l'illusion même que peut être la quête d'amour, de trouver un état fusionnel. Bien que les gays aient naturellement apporté des solutions, comme la fameuse distinction actif/passif, la différence d'âge, la différence d'origine, qui tendent à renforcer les différences, à en accroître l'altérité, cette question demeure.

*

Liste des vivres restantes pour 15 jours :

- Une petite portion de spaghettis
- un steak haché
- deux filets de cabillaud
- une boite de conserve de haricot vert
- deux portions de riz
- une maigre portion de pâte (sans doute les mêlerais-je aux spaghettis)
- Quatre clémentines

Évidemment, mes chères petites chroniques, je sens que ta réaction est que ça ne fait pas la rue Michel ! Je te l'accorde.
Je dois reconnaître que je ne me prive aucunement comme ces imbéciles de pays qui savent leur ressources épuisées mais qui continuent de les extraire comme si elles étaient éternelles. N'est-ce pas là aussi une attitude destructrice ou bien est-ce l'habitude des insoumis et des gens libres défiant toujours l'absurdité de la vie ?


Les jours s'écoulent dans une débâcle qui semble avoir pour conséquence une indifférence générale voire même un léger mépris pour toutes ces contingences, qui aux yeux de plus grands souffreteux de la terre auraient encore un goût de paradis. Je n'attends rien, au pis évite de provoquer telle ou telle situation qui pourrait me mettre davantage en difficulté. J'éprouve cependant un sentiment étrange de liberté comme si le fait de n'attendre plus rien me libère justement de tout ce qu'on peut attendre généralement de la vie. Je vis une mélancolie sans tristesse.







Pour retrouver l'intégralité du diurnal du Petit Homme :   ici
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article