Manière de voir et de paraître. Renaud Camus

Publié le par Le zôgraphe

" Jadis un bâtiment participait d'un spectacle. Il était là pour s'offrir au regard : au regard de ceux qui l'habitaient, bien sûr, mais au regard des autres aussi bien, des promeneurs, des visiteurs, des concitoyens, des voyageurs. À l'époque contemporaine, on n'habite plus que pour soi-même et pour être soi-même, pour son confort, pour le spectacle dont on va jouir - pas pour celui qu'on va donner : l'autre est gommé, et se soucier de lui, ce qui n'est pas sans exemple, certes, ne saurait plus relever que  de l'ostentation. "Paraître" a glissé tout entier du côté de la seule vanité : ce n'est peut-être pas un crime, selon le sentiment dominant, mais c'est toujours un ridicule. Il ne s'agit plus que de "voir". Pour mieux voir, que ce soit sur les quais de la Seine, à Paris, en face du Louvre, ou sur les rives du lac Léman, face au Mont-Blanc, on élargit toutes les fenêtres, on défonce les vielles façades, on détruit toutes leurs proportions, elles n'ont plus d'être ni de forme ; et le regard, que ce soit dans un sens ou dans l'autre, de l'intérieur à travers les ouvertures, de l'extérieur en les observant, ne trouve plus en elles matière à se construire.

 

 Le grand paradoxe d'un monde élaboré autour de l'idée qu'il faut voir et voir encore, ne faire que "voir" sans se soucier de "paraître", c'est que bientôt il n'offre plus rien à voir. Tout y est laid : c'est d'ailleurs ainsi que le tourisme, agencé tout entier autour du seul désir de voir, donner à voir, et peu importe quoi, ne sécrète autour de lui que la hideur, et la destruction à grande échelle du monde visible.

 

  Il ne faut pas oublier que la figure emblématique de la "fenêtre-bandeau", de la fenêtre toute en largeur, sans forme, sans contrainte, sans aspiration vers le haut, c'est Le Corbusier, ce Robespierre de l'architecture, voire ce Pol Pot, un homme qui, l'eût-on laissé faire eût détruit tout le centre de Paris. Et tout ce qui enlaidit Cully depuis cinquante ans - ces affreuses baies qui défigurent toutes les vielles façades - ne relève jamais que d'un Le Corbusier vulgarisé et vulgarisé encore, fort dépourvu de son effrayant génie."

 

Renaud Camus, Outrepas journal 2002, éd. Fayard

Publié dans notes de lecture

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