Notes de voyage : Tanger

Publié le par petit homme

Dimanche 5 août, Tanger

 

La nuit fut agitée par le vent.

Le matin est nuageux.

Je suis dans la chambre. Chambre noire où le temps ne passe pas. Je suis ici en vacances à Tanger et pour la première fois de ma vie, après les vacances, il n'y a rien qu'incertitude. J'attends un poste de professeur. L'éducation nationale en France aura mis seulement quelques mois à briser au fond de moi l'ambition qui m'animait à cause de son administration  en retard de tout. Je suis sans appartement, sans pays, sans destinée bien claire.Ce sont des moments étranges mais pour lesquels mon âme s'apaise sans trop savoir pourquoi. Sans lien, dépossédé, je demeure heureux, accompli, impassible.

 

Je me sens en retard, non pas par les différentes étapes qu'on doit franchir selon un rythme bien défini par la vie sociale, mais davantage par le peu d'intensité que j'ai pu mettre dans mon existence, sans audace jusqu'à maintenant. Depuis l'enfance, je me suis beaucoup méfié des autres, de la vie en général. J'ai toujours été d'une grande distance, à l'écart, en retrait, parfois aux aguets, parfois distrait, toujours en poste d'observation. Je n'ai jamais eu le sentiment qui doit être apaisant de se complaire certain soir au coucher, pensant à soi-même, au remplissage de sa vie, à la multitude d'événements vécues, à l'ivresse de penser qu'on a  une prise sur le cours des choses.

Je ne suis pas saturé de ma vie ; j'en ai été économe. J'ai vécu dans une sorte de béance, d'expectative et surtout de surprise permanente du fait d'exister, de vivre, de respirer. Je vis dans la perplexité.

Depuis quelques jours, je pense à ma mère avec effroi et amour. Telle ou telle visite m'amène toujours à penser à elle en me disant intérieurement qu'elle se sentirait bien ici ou là, sur la terrasse de ce riad ou de ce café de la place, dans ce marché. J'ai la tentation, je crois, de vouloir corriger une injustice en l'imaginant sortir, rire, peut-être même danser. Mais de quelle injustice ? Chaque enfant ressent-il de la culpabilité face à la vie de sa mère ? J'éprouve une sorte de  frustration à l'idée de ne pas avoir été là au bon moment, d'avoir le regret de ne pas avoir été à ses côtés dans sa jeunesse pour mieux la conseiller, la guider.

Le dialogue avec ma mère s'est interrompu depuis quinze ans je pense. Biensûr, nous nous voyons, mais comme l'écrit Jean Clair "se voir, ce n'est pas se rencontrer.

 

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