"On ne m'a pas prévenue que je vivrai"

Publié le par Le zôgraphe

 

 

J'existe depuis vingt-cinq années. J'ai été toute petite, puis j'ai grandi et j'ai atteint ma taille, celle-ci que j'ai maintenant et que j'ai pour toujours. J'aurais pu mourir d'une des mille façons dont on meurt et pourtant j'ai réussi à parcourir vingt-cinq années de vie, je suis encore vivante, pas encore morte. Je respire. De mes narines, sort une haleine vraie, moite et tiède. J'ai réussi sans le vouloir à ne mourir de rien. Cela avance avec entêtement, ce qui semble arrêté, en ce moment, ma vie. J'entends les battements de mon cœur et les paumes de mes mains se sentent l'une et l'autre m'appartenir : à moi, à ceci qui supporte ma découverte de ce moment. En ce moment même où je dévale avec les armées des choses - hommes, femmes, bêtes, blés, mois ...

Ma vie : un fruit dont j'aurais mangé une partie sans le goûter, sans m'en apercevoir, distraitement. Je ne suis pas responsable de cet âge ni de cette image. On la reconnaît. Ce serait la mienne. Je le veux bien. Je ne peux pas faire autrement. Je suis celle-ci, là, une fois pour toutes et pour jamais. J'ai commencé de l'être il y a vingt-cinq ans. Je ne peux pas me saisir entre mes bras. Je suis rivée à cette taille que je ne peux pas entourer. Ma bouche, et le son de mon rire, toujours je les ignorerai. Je voudrais pourtant pouvoir embrasser celle que je suis et l'aimer.

Je ressemble aux autres femmes. Je suis une femme d'aspect assez quelconque, je le sais. Mon âge est un âge moyen. On peut dire qu'il est encore jeune. Mon passé, les autres seuls pourraient me dire s'il est intéressant. Moi je ne sais pas. Il est fait de jours et de choses dont je n'arrive pas à croire qu'ils me sont arrivés vraiment. C'est mon passé, c'est mon histoire. Je n'arrive pas à m'y intéresser parce qu'il s'agit de la mienne. Il me semble que mon passé c'est demain qui commencera vraiment à le contenir. À partir de demain soir, le temps comptera. Pour le moment, tout autre passé que le mien m'appartient davantage. (...) C'est parce que l'on ne m'a pas prévenue que je vivrai. Si j'avais su que j'aurais un jour une histoire, je l'aurais choisie, j'aurais vécu avec plus de soin pour la faire belle et vraie en vue de me plaire. Maintenant, c'est trop tard. Cette histoire a commencé, elle me mène vers où elle veut, je ne sais pas où et je n'ai rien à y voir. Bien que j'essaye de le repousser, elle me suit, tout y prend rang, tout s'y décompose en mémoire et rien ne peut plus s'inventer.

 

 

Marguerite Duras, La vie tranquille

 

 

 

Publié dans notes de lecture

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