Retournez à votre patrie qu'est l'exil : À Ben Ali, à Moubarak, à Kadafi, à Bouteflika, à Bachar el-assad, à Ali Abdallah Saleh

Publié le par Le zôgraphe

À vous

 

Ben Ali,  Moubarak, Kadafi,  Bouteflika,  Bachar el-assad, Ali Abdallah Saleh, Mohammed VI,  la famille Saoud,  Poutine, Hue Jintao  et les apprentis dictateurs de l'Europe et à tous les dictateurs prêts à l'être, dans l'œuf ou dans l'opposition, dans l'avenir nous vous condamnons déjà.

 

 

Un extrait de la pièce Le roi se meurt de Ionesco  est éclairante d'actualité sur la faiblesse des rois qui se meurent.

 

 

 

 

LE ROI

LA REINE MARGUERITE, première épouse du roi

LA REINE MARIE, deuxième épouse du roi

LE MÉDECIN, qui est aussi chirurgien, bourreau, bactériologue et astrologue

JULIETTE, femme de ménage, infirmière

Le GARDE

 

 

LE ROI SE MEURT (extrait)

 

 

 

 

 

 

Marguerite

 

 C'est parce qu'on pensait que tu déciderais plus tôt. Tu as pris goût à l'autorité, il faut que tu décides de force. Tu t'es enlisé dans la boue tiède des vivants. Maintenant tu va geler.

 

Le ROI

 

On m'a trompé. On aurait dû me prévenir, on m'a trompé.

 

 

MARGUERITE

 

On t'avait prévenu.

 

 

LE ROI

 

Tu m'avais prévenu trop tôt. Tu m'avertis trop tard. Je ne veux pas mourir ... Je ne voudrais pas. Qu'on me sauve puisque je ne peux plus le faire  moi-même.

 

 

MARGUERITE

 

C'est ta faute si tu es pris au dépourvu, tu aurais dû t'y préparer. Tu n'as jamais eu le temps. Tu étais condamné, il fallait y penser dès le premier jour, et puis, tous les jours, cinq minutes tous les jours. Ce n'était pas beaucoup. Cinq minutes tous les jours. Puis dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure. C'est ainsi que l'on s'entraîne.

 

 

LE ROI

 

J'y avais pensé.

 

 

MARGUERITE

 

Jamais sérieusement, jamais profondément, jamais de tout ton être.

 

 

MARIE

 

Il vivait.

 

 

MARGUERITE

 

Trop (au roi). Tu aurais dû garder cela comme une pensée permanente au tréfonds de toutes tes pensées.

 

 

LE MÉDECIN

 

Il n'a jamais été prévoyant, il a vécu au jour le jour comme n'importe qui.

 

 

MARGUERITE

 

Tu t'accordais des délais. À vingts ans, tu disais que tu attendrais la quarantième année pour commencer l'entraînement. À quarante ans ...

 

 

LE ROI

 

J'étais en bonne sante, j'étais si jeune !

 

 

MARGUERITE

 

À quarante ans, tu t'es proposé d'attendre jusqu'à cinquante ans ...

 

 

LE ROI

 

J'étais plein de vie, comme j'étais plein de vie !

 

 

MARGUERITE

 

À cinquante ans, tu voulais attendre la soixantaine. Tu as eu soixante ans, quantre-vingt-dix ans, cent vingt-cinq ans, deux cents ans, quatre cents ans. Tu n'ajournais plus les préparatifs pour dans dix ans, mais pour dans cinquante ans. Puis, tu as remis cela de siècle en siècle.

 

 

LE ROI

 

J'avais justement l'intention de commencer. Ah ! Si je pouvais avoir un siècle devant moi peut-être aurais-je le temps !

 

 

LE MÉDECIN

 

Il ne vous reste qu'un peu plus d'une heure. Il faut tout faire en une heure.

 

(...)

 

Un heure bien remplie vaut mieux que des siècles et des siècles d'oubli et de négligence. Cinq minutes suffisent, dix secondes conscientes. On lui donne une heure : soixante minutes, trois mille cents secondes. Il a de la chance.

 

 

MARGUERITE

 

Il a flâné sur les routes.

 

 

MARIE

 

Nous avons régné, il a travaillé.

 

 

LE GARDE

 

Des travaux d'Hercule.

 

 

MARGUERITE

 

Du bricolage.

 

 

JULIETTE 

 

Pauvre majesté, pauvre Sire , il a fait l'école buissonnière.

 

 

 

LE ROI

 

Je suis comme un écolier qui se présente à l'examen sans avoir fait ses devoirs. Sans avoir préparé sa leçon ...

 

Comme un comédien qui ne connaît pas son rôle le soir de la première et qui a des trous, des trous, des trous. Comme un orateur qu'on pousse à la tribune, qui ne connaît pas le premier mot de son discours, qui ne sait même pas à qui il s'adresse. Je ne connais pas ce public, je ne veux pas le connaître, je n'ai rien à lui dire. Dans quel état suis-je !

 

(...)

 

Le peuple est-il au courant ? L'avez-vous averti ? je veux que tout le monde sache que le Roi va mourir.

 

 

MARGUERITE (au médecin)

 

Il ne faut pas qu'on entende. Empêchez-le de crier.

 

(...)

 

LE MÉDECIN

 

C'est un scandale.

 

 

LE ROI

 

Peuple, je dois mourir.

 

 

MARGUERITE

 

Ce n'est plus un roi, c'est un porc qu'on égorge.

 

 

MARIE

 

Ce n'est qu'un roi, ce n'est qu'un homme.

 

 

LE MÉDECIN

 

Majesté, songez à la mort de Louis XIV, à celle de Phillipe II, à celle de Charles Quint qui a dormi vingt ans dans son cercueil. Le devoir de Votre Majesté est de mourir dignement.

 

 

LE ROI (à la fenêtre)

 

Au secours ! Votre Roi va mourir.

 

(...)

 

(On entend un faible écho dans le lointain : "le Roi va mourir")

 

 

LE ROI

 

Vous entendez ?

 

 

MARIE

 

Moi j'entends, j'entends.

 

 

LE ROI

 

On me répond, on va peut-être me sauver.

 

 

LE MÉDECIN

 

Ce n'est rien d'autre que l'écho qui répond avec retardement.

 

 

MARGUERITE

 

Le retardement habituel dans ce royaume où tout fonctionne mal.

 

 

LE ROI (quittant la fenêtre)

 

Ce n'est pas possible. J'ai peur. Ce n'est pas possible.

 

 

MARGUERITE

 

Il s'imagine qu'il est le premier à mourir.

 

 

MARIE

 

Tout le monde est le premier à mourir.

 

 

MARGUERITE

 

C'est bien pénible.

 

 

JULIETTE

 

Il pleure comme n'importe qui.

 

 

MARGUERITE

 

Sa frayeur ne lui inspire que des banalités. J'espérais qu'il aurait eu de belles phrases exemplaires. (Au médecin) Je vous charge de la chronique. Nous lui prêterons les belles paroles des autres. Nous en inventerons au besion.

 

 

LE MÉDECIN

 

Nous lui prêterons des sentences édifiantes. Nous soignerons sa légende.

Nous soignerons votre légende, Majesté.

 

 

***

 

 

LE ROI

 

Je suis monté sur le trône il y a deux minutes et demie.

 

 

MARGUERITE

 

Il y a deux cent soixante-dix-sept ans et trois mois.

 

 

LE ROI

 

Pas eu le temps de dire ouf ! Je n'ai pas eu le temps de connaître la vie.

 

 

MARGUERITE ( au médecin)

 

Il n'a fait aucun effort pour cela.

 

 

JULIETTE

 

Ce ne fut qu'une courte promenade dans une allée fleurie, une promesse non tenue, un sourire qui s'est refermé.

 

 

MARGUERITE (au médecin, continuant)

 

Il avait pourtant les plus grands savants pour lui expliquer. Et des théologiens, et des personnes d'expérience, et des livres qu'il n'a jamais lus.

 

 

LE ROI

 

Je n'ai pas eu le temps.

 

 

 

***

 

 

LE MÉDECIN

 

Majesté, vous avez fait cent quatre-vingts fois la guerre. À la tête de vos armées, vous avez participé à deux mille batailles. D'abord, sur un cheval blanc avec un panache rouge et blanc très voyant et vous n'avez pas eu peur. Ensuite, quand vous avez modernisé l'armée, debout sur un tank ou sur l'aile d'un avion de chasse en tête de formation.

 

Vous avez frôlé mille fois la mort.

 

 

LE ROI

 

Je la frolais seulement. Elle n'étais pas pour moi, je le sentais.

 

 

MARIE

 

Tu étais un héros, entends-tu ? Souviens-toi.

 

 

MARGUERITE

 

Tu as fait assassiner par ce médecin et bourreau ici présent ...

 

 

LE ROI

 

Exécuter, non pas assassiner.

 

 

LE MÉDECIN (à Marguerite)

 

Exécuter, non pas assassiner. J'obéissais aux ordres. J'étais un simple instrument, un exécutant plutôt qu'un exécuteur, et je le faisais euthanasiquement.

 

D'ailleurs je le regrette. Pardon.

 

 

MARGUERITE (au roi)

 

Je dis : tu as fait massacrer mes parents, tes frères rivaux, nos cousins et arrière-petits-cousins, leurs familles, leurs amis, leur bétail. Tu as fait incendier leurs terres.

 

 

LE MÉDECIN

 

Sa Majesté disait que de toute façon ils allaient mourir un jour.

 

 

LE ROI

 

C'était pour des raisons d'État.

 

 

MARGUERITE

 

Tu meurs aussi pour une raison d'État.

 

LE ROI

 

Mais l'État, c'est moi.

 

 

 

***

 

 

LE ROI

 

Hélas, hélas, tant de gens naissent en ce moment, des naissances innombrables dans le monde entier.

 

 

MARGUERITE

 

Pas dans notre pays.

 

 

LE MÉDECIN

 

La natalité est réduite à zéro.

 

 

JULIETTE

 

Pas une salade ne pousse, pas une herbe.

 

 

MARGUERITE (au roi)

 

La stérilité absolue, à cause de toi.

 

 

JULIETTE

 

Tout repoussera peut-être.

 

 

MARGUERITE

 

Quand il aura accepté. Sans lui.

 

 

LE ROI

 

Sans moi, sans moi. Ils vont rire, ils vont bouffer, ils vont danser sur ma tombe. Je n'aurai jamais existé. Ah, qu'on se souvienne de moi. Que l'on pleure, que l'on désespère. Que l'on perpétue ma mémoire dans tous les manuels d'histoire. Que tout le monde connaisse ma vie par cœur. Que tous la revivent. Que les écoliers et les savants n'aient d'autre sujet que moi, mon royaume, mes exploits. Qu'on brûle tous les autres livres, qu'on détruise toutes les statues, qu'on mette la mienne sur toutes les places publiques. Mon image dans tous les ministères, dans les bureaux de toutes les sous-préfectures, chez les contrôleurs fiscaux, dans les hôpitaux. Qu'on donne mon nom à tous les avions, à tous les vaisseaux, aux voitures à bras et à vapeur. Que tous les autres rois, les guerriers, les poètes, les ténors, les philosophes soient oubliés et qu'il n'y ait que moi dans toutes les consciences. Un seul nom de baptème, un seul nom de famille pour tout le monde. Que l'on apprenne à lire en épelant mon nom. Que je sois sur les îcones, que je sois sur les millions de croix dans toutes les églises. Que l'on dise des messes pour moi, que je sois l'hostie. Que toutes les fenêtres éclairées aient la couleur et la forme de mes yeux, que les fleuves dessinent dans les plaines le profil de mon visage ! Que l'on appelle éternellement,  qu'on me supplie, que l'on m'implore.

 

 

 

***

 

 

LE ROI

 

Si l'on se souvient de moi, ce sera pour combien de temps ? Qu'ils se souviennent jusqu'à la fin des temps, dans vingt mille ans, dans deux cent cinquante-cinq milliards d'années ...  Pus personne pour personne. Ils oublieront avant. Des égoïstes, tous, tous. Ils ne pensent qu'à leur vie, qu'à leur peau. Pas à la mienne. Si toute la terre s'use et fond, cela viendra, si tous les univers éclatent, ils éclateront, que ce soit demain ou dans des siècles et des siècles, c'est la même chose. Ce qui doit finir est déjà fini.

 

 

MARGUERITE

 

Tout est hier.

 

 

JULIETTE

 

Même aujourd'hui, c'était hier.

 

 

LE ROI

 

Hélas ! je ne suis présent qu'au passé.

 

 

 

 

***

 

 

LE ROI

 

Des milliards de morts. Ils multiplient mon angoisse. Je suis leurs agonies. Ma mort est innombrable. Tant d'univers s'éteignent en moi.

 

 

MARGUERITE

 

La vie est un exil

 

 

LE MÉDÉCIN

 

 

En somme, Majesté vous retournerez dans votre patrie.

 

 

 

 

Le roi se meurt, Eugène Ionesco

 

 

 

 

QUE MEURENT LES ROIS, LES TYRANS ET LES DIDACTEURS

Publié dans dégagement

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