Un Le pen est parti

Publié le par Le zôgraphe

"Il existe une sorte d'homme toujours en avance sur ses excréments" (1)

 

 

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Voilà vielle crapule, c'en est fini pour toi.

 

J'écoutais ton dernier discours et je ne pouvais pas ne pas m'arrêter. Ta voix composée de cette prosodie criarde, de ce vocabulaire grossier, de tes jeux de mot douteux et d'autres parfois drôles,  de cette langue classique que tu maitrisais parfaitement et dont tu étais l'un des derniers à maîtriser, tout en la tâchant d'un lexique souvent scatologique, ton incarnation d'une France racialiste que je combats, m'était devenue grave, car familière.

 

 

 

"C'est l'enthousiasme qui soulève le poids des années.

C'est la supercherie qui relate la fatigue du siècle" (2)

 

Dans les dernières quinze annés de ma vie, tes passages à la télévision, à la radio étaient pour moi un événement obscur mêlé de crainte et de fascination, comme si quelque chose, à chacun des passages, allait un peu déchirer le voile de l'ennui, de la médiocrité, de la bassesse d'un système dans lequel aujourd'hui encore la jeunesse est en train de mourir étouffer. Tu créais un bug dans leur matrice. Tu étais une sorte de rebelle de la haine, mais tant la France était sous perfusion de la nullité, toute rébellion était presque bien venue, par cynisme, par désespoir. Et pendant longtemps, on a coincé la France entre vous deux ; prise au piège entre l'élite néo-vichyste et l'extrême droite.

 

 

 

" L'homme est capable de faire ce qui l'est incapable d'imaginer" (3)

 

LE-PEN-2002.jpgJ'avoue vieux salaud qu'en 2002 tu m'as fait peur. Cette peur était par ailleurs bien curieuse, car elle était un peu déconnectée de ta personne, du moins c'était ce que ta candidature représentait qui me glaçait le sang. Je ne pouvais m'empêcher de penser que dans mon existence j'allais vivre le pire. Ton affiche du second tour de l'élection présidentielle de 2002 en noir et blanc me terrifiait. La gauche était morte, la droite cynique et silencieuse. La jeunesse de ce pays vivait son premier grand traumatisme démocratique. Non seulement les élites néo-vichystes d'aujourd'hui avaient tout fait, tout organisé pour imposer  au peuple l'idée, dans une asphyxiante conviction, qu'il fallait sortir la France de  l'histoire pour créer une nouvelle forme de capitalisme construit sur la tranquillité des peuples. En faisant honte en permanence à l'histoire de France, on a réussi à balayer l'empreinte révolutionnaire de ce pays, de ces révoltes,  de ces révolutions, de ses avancées pour les travailleurs et pour l'Homme en général.

 

 

 

 

 

 

"Notre héritage n'est précédé d'aucun testament" (4)

 

L'idée de la gauche a disparu en 1983. Et je réitère ici ma profonde inquiétude : si l'autre gauche n'arrive pas à s'unir, la gauche va disparaître pour longtemps. Elle survivra alors éclatée  en des groupuscules de résistance et la droite triomphera et les principes de la République seront pour longtemps confisqués  à des intérêts privés.

 

 

 

Discours de Jean Jaurès

Et pourtant que de vicissitudes et d’épreuves avant que cette République que les hommes de la Révolution avaient crue impérissable soit fondée enfin sur notre sol ! Non seulement après quelques années d’orage elle est vaincue, mais il semble qu’elle s’efface à jamais de l’histoire et de la mémoire même des hommes. Elle est bafouée, outragée ; plus que cela, elle est oubliée. Pendant un demi-siècle, sauf quelques cœurs profonds qui garderaient le souvenir et l’espérance, les hommes la renient ou même l’ignorent. Les tenants de l’Ancien régime ne parlent d’elle que pour en faire honte à la Révolution : “ Voilà où a conduit le délire révolutionnaire ! ” Et parmi ceux qui font profession de défendre le monde moderne, de continuer la tradition de la Révolution, la plupart désavouent la République et la démocratie. On dirait qu’ils ne se souviennent même plus. Guizot s’écrie : “ Le suffrage universel n’aura jamais son jour ”. Comme s’il n’avait pas eu déjà ses grands jours d’histoire, comme si la Convention n’était pas sortie de lui. Thiers, quand il raconte la Révolution du10 août, néglige de dire qu’elle proclama le suffrage universel, comme si c’était là un accident sans importance et une bizarrerie d’un jour. République, suffrage universel, démocratie, ce fut, à en croire les sages, le songe fiévreux des hommes de la Révolution. Leur œuvre est restée, mais leur fièvre est éteinte et le monde moderne qu’ils ont fondé, s’il est tenu de continuer leur œuvre, n’est pas tenu de continuer leur délire. Et la brusque résurrection de la République, reparaissant en 1848 pour s’évanouir en 1851, semblait en effet la brève rechute dans un cauchemar bientôt dissipé.

Et voici maintenant que cette République, qui dépassait de si haut l’expérience séculaire des hommes et le niveau commun de la pensée que, quand elle tomba, ses ruines mêmes périrent et son souvenir s’effrita, voici que cette République de démocratie, de suffrage universel et d’universelle dignité humaine, qui n’avait pas eu de modèle et qui semblait destinée à n’avoir pas de lendemain, est devenue la loi durable de la nation, la forme définitive de la vie française, le type vers lequel évoluent lentement toutes les démocraties du monde.

Or, et c’est là surtout ce que je signale à vos esprits, l’audace même de la tentative a contribué au succès. L’idée d’un grand peuple se gouvernant lui-même était si noble qu’aux heures de difficulté et de crise elle s’offrait à la conscience de la nation. Une première fois en 1793 le peuple de France avait gravi cette cime, et il y avait goûté un si haut orgueil, que toujours sous l’apparent oubli et l’apparente indifférence, le besoin subsistait de retrouver cette émotion extraordinaire. Ce qui faisait la force invincible de la République, c’est qu’elle n’apparaissait pas seulement de période en période, dans le désastre ou le désarroi des autres régimes, comme l’expédient nécessaire et la solution forcée. Elle était une consolation et une fierté. Elle seule avait assez de noblesse morale pour donner à la nation la force d’oublier les mécomptes et de dominer les désastres. C’est pourquoi elle devait avoir le dernier mot. Nombreux sont les glissements et nombreuses les chutes sur les escarpements qui mènent aux cimes ; mais les sommets ont une force attirante. La République a vaincu parce qu’elle est dans la direction des hauteurs, et que l’homme ne peut s’élever sans monter vers elle. La loi de la pesanteur n’agit pas souverainement sur les sociétés humaines, et ce n’est pas dans les lieux bas qu’elles trouvent leur équilibre. Ceux qui, depuis un siècle, ont mis très haut leur idéal ont été justifiés par l’histoire.

Et ceux-là aussi seront justifiés qui le placent plus haut encore. Car le prolétariat dans son ensemble commence à affirmer que ce n’est pas seulement dans les relations politiques des hommes, c’est aussi dans leurs relations économiques et sociales qu’il faut faire entrer la liberté vraie, l’égalité, la justice. Ce n’est pas seulement la cité, c’est l’atelier, c’est le travail, c’est la production, c’est la propriété qu’il veut organiser selon le type républicain. À un système qui divise et qui opprime, il entend substituer une vaste coopération sociale où tous les travailleurs de tout ordre, travailleurs de la main et travailleurs du cerveau, sous la direction de chefs librement élus par eux, administreront la production enfin organisée.

 

(...)Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

 Extrait du discours à la jeunesse de Jean-Jaurès à Albi en 1903

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

notes (1) (2) (3) (4) : extraits de Fureur et mystère, "Feuillet d'Hypnos", René Char

 

 

 

 

Publié dans dégagement

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