Tentative d'éloge paradoxal du plan cul
Un plan cul ou la recherche impossible de l'autre ?
Rencontrer c’est affronter le ratage. Rencontrer c’est appréhender l’autre dans l’erreur. C’est errer jusqu’à lui sans jamais le connaître. Sentir une peau étrangère, entendre une voix. Une partie en jeu est paradoxale puisque on ne va vers une autre contrée que si l’étrangeté nous est seulement familière. Un regard qui nous rappelle à un ami, à un frère, que sais-je encore. Sans doute l’amour est-il lui aussi façonné du même écheveau. L’amour pourrait être cette promesse un peu folle de se rassembler en une seule épave. Quelque chose qui s’égare un peu tout au long de la vie, mais qu’on décide de faire à deux.
Chercher, c’est faire le tour, scruter. Fouiller l‘autre, se pénétrer peut-être. Se pénétrer c’est bien sûr aller au fond de l’être, de sa maison, là où demeure l’obscurité -son intimité. Pourtant, lors d’un plan cul, combien de fois avons-nous ressenti cet étrange sentiment face au corps étreint d’un au-delà de l’étrangeté : ni familiarité ni étrangeté, mais bien un étrange corps devenu une sorte de trou universel dans lequel, pour un temps, nous nous sommes comblés de nous-mêmes, sans que ce corps soit habité d’une voix, d’un battement de cœur, qui résonnerait encore à l’oreille quand nous aurions ouvert la porte pour laisser derrière soi l’amant d’une heure dormir encore. Ouvrir la porte voir le soleil se lever et ne penser à rien. Tel Psyché et Amour qui ne se joignaient que la nuit, car une règle avait été fixée par Amour : ne jamais le voir ; de ne jamais témoigner de sa présence, ne pas avoir conscience de l’autre, seulement l’imaginer dans le rêve, la nuit. La nuit est donc le temps de l'échange mais aussi de la confiance et surtout de l’invisible, de l’absence du visage ; l’amour est dévisagé dans le secret de la nuit, dans la chambre des mystères.
J’aime éprouver des scrupules, car ils participent toujours à épaissir le sens de la rencontre. On devrait toujours avoir un scrupule dans la chaussure. Boiter un peu une fois que nos hanches se fussent heurtées. Scrupule de ne pas avoir assez aimer, embrasser, discuter, tenter de s’égarer encore un peu plus dans cette contrée, ce face-à-face avec l’autre, et à travers lui soi-même. Dès lors, se rencontrer pro domo, le corps, ton corps est le prolongement du mien. Un plan cul est de nature auto-érotique. L’autre est aussi l’autre que je découvre en moi-même.
De l'intérêt du baiser. De la consommation sexuelle
Certains refusent l’enlacement. Pourtant, rien ne m’excite plus que les lèvres, que l’intimité de la bouche et de la langue ; la bouche par laquelle la faim se repaît, s’assouvit. Les amants se dévorent. Puis dorment ou mangent car la faim du ventre se réveille. Je crois même que les baisers sont de nature érotique car ils sont par essence l ‘aspect physique de la rencontre, son incarnation. Baiser sans baisers, c’est se lamenter. Rien de plus désolant que cette sécheresse des lèvres de la bouche cousue de nos amants. Il est étonnant de constater que le mot baiser signifie appliquer ses lèvres sur une partie d’un être et que ce mot souvent tombé dans le registre vulgaire ne signifie qu’échange sexuel dorénavant. Pourquoi dès lors extraire dans une baise un échange de baisers ? Pour rien au monde je ne me départirai de cette langueur qui vous gagne durant le baiser, cet abandon dans lequel vous vous plongez. Vous ressentez l’enfance revenir et la mort s’éloigner. D’aucuns voient en le baiser la plus profonde des intimités ; ils sont prêts à offrir leur cul, leur queue mais jamais leurs lèvres, réservées seulement à l’amant officiel, l’amour. J’avoue que très vite je n’ai pu supporté plus longtemps ce type d’homme. En ce sens que certains types de garçons ont en partie raison de concevoir le baiser comme une marque d’intimité ; c’est pourquoi je refuse dorénavant ce genre de mauvais amant car sans le baiser le plan cul s’annonce sans aucune rencontre.
Bien souvent, ce caractère est lié à la performance sexuelle. Comment autant d’hommes peuvent-ils à ce point se départir de toute érotique du corps. Quel est cet aveuglement ? désirer un homme grand musclé, très beau, bien membré est l’apanage des consommateurs, des capitalistes de l’érotisme ! Comment peut-on en être arrivé à réduire à ce point le désir, son sien désir jusqu’à ne désirer au fond que ce que la doxa sexuelle impose. J’aime les grands souvent qualifiés de laid au grand nez, j’aime aussi les petits musclés, également j’aime ceux couvert de poils sur le torse, les velus veinards, mais aussi les minets imberbes sont très à mon goût, de même qu’un corps « normal » avec un peu de ventre est tout à fait charmant. Mais si je préfère les bruns, le blond un peu apprêté éveille tout de suite quelques envies. Mon fétichisme du costume est assez prononcé si bien qu’un banquier pour peu qu’ils correspondent aux critères pré-cités(le baiseur le remarquera d’un large choix) aura plus de facilité à me faire signer quantité d’assurances débiles. De même qu’un jeune éboueur tout à fait séduisant aura peu de difficulté à me mettre dans sa benne ( !). Pompier militaire, serveur tutti quanti. Et le postier !
La sodomie, une pulsion sado-masochiste ?
Quant au corps lui-même, quelques régions bien embêtantes pour un gay me posent quelques soucis. A commencer par l’anus. Même si je ne résiste pas à un joli cul bombé et à son corollaire du bouffage de cul, j’en apprécie moins l’anus en général. La sodomie est bien une des pratiques les plus folles car des plus fantasmées. Je veux dire qu’enculer ou se faire enculer est avant tout un état d’esprit, un imaginaire sexuel proche du sado-masochisme. C’est de l’ordre du "bon coup". Que le baiseur n’imaginent surtout pas que la sodomie est chez moi rédhibitoire, mais elle est dans mon cas très lié à la sentimentalité. À mes débuts, je me suis fait littéralement baiser, vigoureusement. Je ne sais si cette évolution est lié à l’âge mais la pénétration tend à devenir plus complexe chez moi. Elle a besoin d’être rassurante affectivement, non pas que je veuille me faire baiser délicatement mais l’acte lui-même se nourrit d’autres fantasmes indirectes, ceux-là seront liés à l’intelligence de la personne, à sa sensibilité. Bien souvent, il suffit que j’entende une tournure de phrase, une voix, une culture qui démontreraient que la personne soit sans poésie pour être immédiatement dés-exciter. L’inverse est naturellement aussi vrai ; quelqu’un de prosaïque, pragmatique, concret, en un sens traversé de réel, me séduit tout autant que l’amant intellectuel. Peut-être qu’au bout d’un moment, on fait l’amour avec plus d’esprit.
Cher baiseur, tu as affaire à un grand timide qui ne cesse de réparer ce trait de caractère par un vaste imaginaire, une imagination très grande et sans doute folle. Je versifie, j’ensoleille, je penaude des pleurs au rires mais le plus souvent lovés dans les fous rires. Qui mène des guerres désarmées, il est du côtés des fragiles, des sensibles, des fortes de têtes. Des fascinés, des désidérés.
La course à l'amour ?
Il est des hommes qui me donnent l’envie imminente d’aimer, de m’élever au-dessus du corps, rejoindre la vie sans savoir pourquoi. Hélas, cette envie-là, à être trop ressentie par l’autre, effraie. Parfois, le plus désastreux, il arrête inopinément expliquant que la rencontre prend une tournure qui le surprend. Il est dépourvu. L’excès de sensualité indispose certains qui voient poindre le visage de l’amour. Simplement, je trouve cette sensation de la passion d’un moment, désincarnée, enivrante. Je dirais presque cannibale. Toute une vie incarnée dans le corps inconnu de celui qu’on étreint. L’envie d’une étreinte, d’une fusion, de sentir qu’on serait moins seul, moins seul face à la douleur de l’existence. Se ceindre, sentir son cœur oppressé, contraindre, se serrer contre l’autre jusqu’à se perdre, perdre de vue son existence. Se préparer au combat de la mort, l’oublier ou aller au-delà d’elle-même. Ecorcer cette camisole qui nous enferme dans la folie. Sortir de son isolement pour connaître à nouveau le sentiment de la douce nuit d’avant l’enfance où, au moment du premier jour, de la première lumière, nous connaissons le lieu désert. La vie n’est pas l’inverse de la mort. La vie est l’inverse de la naissance.
Le fantasme, c'est l'autre ?
Le fantasme est un scénario durant lequel on n’est pas tout à fait soi-même. Ainsi ce que nous croyons relever du fantasme de l’autre est bien souvent son inverse. Lors d’un plan cul, on fait à l’autre ce qu’on croit qu’il attende après nous. On se rend compte peu à peu lorsque les lèvres, après l’éjaculation, se délivrent, une fois que l’intimité délie la langue, qu’on a fait à l’autre ce qu’on eût peut-être aimé qu’il nous fît ou alors nous eûmes répondu à une supposée demande.
La fin justifie les moyens ?
Le hasard permet parfois de se livrer, de déceler ce qui fonde notre faille. Le hasard n’est rien d’autre qu’un mauvais coup de dés, s’éloigner de ce qu’on attendait. L’espérance à jamais déçue, boutée. Cette nostalgie utopique qui se fixe sur l’inconnu, voilà une possible définition de l’amour.
Éjaculer c’est ressentir l’amertume de la vie ; être, quelques secondes après l’intense plaisir, dégouté. Tous les hommes ont l’envie de fuir après la jouissance. Il faut beaucoup de confiance pour rester avec l’autre à ce moment-là.





