Le square de Marguerite Duras

Publié le par Le zôgraphe

 

Je n'avais pas encore lu ce livre de Marguerite Duras.

 

Deux personnes se rencontrent dans un square. L'une est une bonne et l'autre est un vendeur. Une conversation entre les deux va nâitre.

Le square est une sorte d'agora où deux personnes vont entamer une longue discussion sur la vie en général ; sur le travail, l'espoir, le bonheur. Ce livre est presque une discussion socratique : une maïeutique. Les deux personnages vont au fond d'eux-mêmes pour se découvrir, pour éclairer leur impasse. Parler c'est évoquer le monde par métaphore. Parler c'est évoquer sa vie sous forme de parabole.

 

La bonne semble être dans une attente d'ordre général d'un vivre mieux. Une sorte d'espoir qui sourd de sa condition de misère. Un espoir  qui est en lui-même la solution pour supporter la vie. Attendre l'évènement de sa vie pour tout changer : la rencontre d'un amour, d'une opportunité. L'attente d'un hasard comme changement possible. Il n'y a pas grand chose à faire, il y a juste à espérer ce hasard. Ce hasard qui n'est pas à chercher ou à provoquer car il est le hasard.

La rencontre est une errance, marcher à l'aventure, l'aventure de sa vie -et se tromper. L'erreur est le résultat d'une solution faussée. C'est donc  une solution qui n'existe pas. Quelque chose d'unique, résultat d'une errance dans le calcul du monde. Une chose qui n'aurait pas du exister et qui pourtant existe.

 

"-Oui, Mademoiselle, sans doute, mais j'ai beau faire, je ne vois pas très bien comment vous espérez être choisie si vous ne pouvez choisir vous-même.

-Je sais bien que cela peut paraître impossible, mais quand même il faudra que cela arrive. Car si je me laissais moi-même choisir, tous les hommes me conviendraient, tous, à condition seulement qu'ils veuillent un peu de moi. Un homme qui, seulement, me remarquerait, je le trouverais désirable de ce seul fait, alors comment saurais-je ce qui me conviendrait quand tous me conviendraient s'ils voulaient de moi ? Non, on devra deviner, pour moi, ce qui me conviendra le mieux, moi, je ne le saurai jamais toute seule."

 

Le bonheur qu'ils évoquent "le bonheur amer" provient lui-aussi de cette mécanique. Le bonheur d'une chose peut se substituer au bonheur possible d'autre chose. C'est la malédiction du bonheur.

Cependant, la bonne n'est pas heureuse mais elle croit le bonheur possible. C'est dans cette attente du bonheur qu'elle arrive à souffrir le poids de son existence. Si le bonheur n'existe pas ou s'il n'existe pas sans souffrance elle continue d'y croire cependant. C'est un pari pascalien.

 

"-C'est bien ce que nous disions : au fond, les gens supportent mal le bonheur. Ils le désirent bien sûr, mais dès qu'ils l'ont, ils s'y rongent à rêver d'autre chose.

- Je ne sais pas, Monsieur, si le bonheur se supporte mal ou si les gens comprennent mal, ou s'ils ne savent pas bien celui qu'il leur faut, ou s'ils savent mal s'en servir, ou s'ils s'en fatiguent en le ménageant trop, je ne le sais pas ; ce que je sais, c'est qu'on en parle, que ce mot-là existe et ce n'est pas pour rien qu'on l'a inventé. Et ce n'est pas parce que je sais que les femmes, même celles qui passent pour être les plus heureuses, se demandent beaucoup le soir pourquoi elles mènent cette existence-là plutôt qu'une autre, que je vais douter si ce mot a été inventé pour rien. Je m'en tiendrai là pour le moment."

 

Ils évoquent le travail et l'exploitation des petites gens parce qu'il y aura toujours le désespoir d'autres petites gens qui l'accepteront toujours au nom du fait même que d'autres l'accepteront toujours aussi.

 

"-Je crains... ce que je crains, voyez-vous, c'est que vous croyiez qu'il vous faille accepter le plus de corvées possible pour mériter un jour d'en finir avec elles.

-Et quand il en sera ainsi ?

-Non, Mademoiselle, non. Rien ni personne, je crois, n'a pour mission de récompenser nos mérites personnelles, surtout ceux osbcurs et inconnus. Nous sommes abandonnés.

(...)

-C'est si pénible que, oui, je l'avoue, il nous arrive parfois d'aller jusqu'au syndicat. Et il se trouve que ces choses ne sont pas interdites, qu'on n'y a même pas pensé. D'ailleurs, même si on y avait pensé, vous savez bien, Monsieur, qu'il s'en trouverait toujours parmi nous pour accepter de faire n'importe quel travail, qu'il y en aurait toujours pour accepter de faire ce que nous refuserions de faire, qu'il s'en trouverait toujours qui ne pourraient faire autrement que d'accepter de faire ce que tout le monde aurait honte de faire.

(...)

-Mademoiselle, cela ne devrait pas exister. Or, du moment que cela existe quand même, nous ne pouvons pas éviter, à notre tour, de faire des choses que nous ne devrions pas faire. C'est inévitable, absolument inévitable.

(...)

-Maintenant je sais que je ne le pourrais plus. Cet état vous rebute à ce point de vous-même qu'en dehors de lui, je vous le disais, on a encore moins de sens qu'en lui, on n'est même plus à ses propres yeux, une raison suffisante de se nourrir. Non, désormais, il me faut un homme pour lequel j'existerai, alors je le ferai."

 

 

Je vous conseille la lecture de ce livre poétique et militant.

 

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Publié dans notes de lecture

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